L’introduction de l’EMDR dans le champ des psychothérapies est sans aucun doute l’événement le plus déconcertant – et peut-être le plus significatif – depuis l’avènement de la psychanalyse il y a cent ans.

Déconcertant parce qu’il est presque impossible, pour un thérapeute formé de façon classique, d’accepter l’idée que faire bouger les yeux à un patient qui évoque les scènes les plus douloureuses d’un viol qu’il a vécu – ou de la mort de son fils – puisse soulager sa douleur de quelque manière que ce soit. L’idée elle-même semble saugrenue, voire contraire à l’éthique professionnelle de quelqu’un dont le devoir est de soigner, par les moyens les plus appropriés et reconnus. Et pourtant, il existe désormais pas moins de seize études contrôlées démontrant l’efficacité de l’EMDR dans le traitement des états de stress post-traumatique, y compris les deuils traumatiques. Sur la base de quatre méta-analyses (études d’études), de nombreux organismes officiels qui publient des recommandations sur les traitements validés scientifiquement encouragent désormais l’utilisation de l’EMDR pour ces pathologies. Cela inclut l’INSERM en France, mais aussi des commissions du ministère de la Santé au Royaume-Uni, en Israël, en Irlande du Nord, en Hollande ou aux États-Unis 1. [Il faut ajouter aujourd’hui à la liste présentée par David Servan-Schreiber la Haute Autorité de la Santé 2 et l’OMS.]

Déconcertant aussi, parce que les phénomènes cliniques que décrivent les thérapeutes qui pratiquent l’EMDR sont à la fois extrêmement familiers et parfaitement incongrus. On parle de travail de deuil accompli, de résolution des souvenirs traumatiques, d’intégration d’aspects positifs du moi. Tout cela est familier à quiconque a pratiqué la psychothérapie. Mais en EMDR, ces phénomènes s’observent non seulement au fil des semaines ou des mois, mais souvent à l’intérieur même d’une seule séance (de quatre-vingt dix minutes, il est vrai).

Déconcertant enfin parce que, malgré l’abondance de preuves en ce qui concerne l’efficacité du traitement EMDR, ses mécanismes d’action restent mal compris. De multiples hypothèses continuent d’être évoquées, allant de la stimulation des mécanismes de réorganisation de la mémoire et des souvenirs épisodiques qui accompagnent le sommeil des rêves (le sommeil paradoxal), à la stimulation d’une réponse dite ” d’orientation ” ou d’un état d’expérience consciente dédoublée comparable à celui de la méditation.

Mais c’est aussi parce que l’EMDR nous déconcerte que cette nouvelle thérapie nous oblige à reconsidérer tout ce que nous pensions savoir sur les processus de guérison en psychothérapie, et qu’elle nous ouvre un champ nouveau et vaste sur la compréhension du cerveau, de la douleur psychique, et surtout du potentiel de guérison qui existe en chacun de nous. C’est en cela que le développement de l’EMDR est si significatif pour le champ des psychothérapies.

D’abord, la rapidité des phénomènes souvent (mais pas toujours) observés pendant les séances d’EMDR nous impose de commencer à imaginer de nouveaux mécanismes neurophysiologiques à la base de la résolution des traumatismes psychiques. Les études qui font le lien entre cette psychothérapie et la transformation de la physiologie se multiplient désormais, comme jamais cela n’a été le cas pour aucune autre forme de thérapie, que ce soit la psychanalyse, l’hypnose, ou même la thérapie cognitive et comportementale.

Significative ensuite, parce que le thérapeute EMDR accompagne son patient à travers des liens associatifs qui se manifestent dans tout le réseau de sa mémoire, et qu’on observe ainsi la structure de la mémoire comme on en a rarement l’occasion dans un contexte clinique. Bien entendu, Pierre Janet, Sigmund Freud et Carl Jung avaient déjà fait des observations remarquables sur les phénomènes d’association mnésique en rapport avec la pathologie des patients (Jung avait même développé un des premiers tests de la psychologie cognitive qui consistait à mesurer le temps de réponse des patients à qui on demandait d’associer un mot à un autre). Mais, pour la majorité d’entre nous, ces observations restaient ” académiques ” et nous devions nous satisfaire d’observer, de temps à autre, dans notre cabinet, une ” association libre ” aussi significative que celles que nous avions lues dans les descriptions des grands maîtres. En EMDR, ces associations sont un des aspects les plus importants du traitement, et elles se manifestent à chaque instant. Elles sont si évidentes que nombreux sont les thérapeutes débutants qui ont l’impression de ressentir ce qu’a dû ressentir Freud lorsqu’il faisait l’expérience de sa méthode avec ses premiers patients.

Enfin, l’EMDR met résolument l’accent sur les mécanismes naturels d’auto-guérison qui font de toute évidence partie du psychisme et qu’on a longtemps sous-estimés, y compris en psychothérapie. Personne ne doute de l’existence de tels mécanismes lorsqu’il s’agit du corps : une coupure au doigt guérit d’elle-même, et si bien qu’au bout de quelques jours toute trace de la blessure initiale a disparu. Si elle est profonde, ou si elle s’infecte, l’intervention d’un chirurgien ou l’utilisation d’antibiotiques sera évidemment nécessaire, mais même cette intervention extérieure ne fera qu’accompagner la capacité naturelle du corps à retrouver son équilibre, ce que Claude Bernard appelait l’” homéostasie “. Dans le domaine psychique, la même chose est vraie. Une blessure banale – un accident de voiture sans gravité, une altercation avec un collègue de bureau – se ” cicatrise ” d’elle-même. Lorsque la blessure est plus profonde, ou qu’elle a déstabilisé la structure même du moi, elle nécessite souvent une intervention extérieure pour guérir. Mais cette assistance devrait savoir tirer au mieux parti de ces mêmes mécanismes d’auto-guérison émotionnels. Et c’est là toute l’élégance et la force de l’EMDR.

Extrait de EMDR-Une révolution thérapeutique, de Jacques Roques, publié aux éditions Desclée de Brouwer, 2015. 

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Olivier Facenda psychologue, psychothérapeute

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